12.08.2009

Harga, la brûlure : Karim, mon co-auteur expulsé

18 mai 2009. Pour la énième fois, on ne les compte plus, Karim B.  est à nouveau arrêté, suite à un banal contrôle d'identité sur ordre du procureur, cette fois au niveau du tramway de Bordeaux. Arrêt Saint-Bruno, direction l'hôpital où il se rend presque chaque jour. Il a été expulsé le 12 août 2009.

Centre de rétention de Toulouse-Cornebarrieu. 12 août 2009 à 8Hh15. Karim vient d'apprendre son départ immédiat pour la Tunisie. Un premier vol à 10h pour Roissy, un deuxième vol à 16h pour Tunis : il aura suffi de quelques heures pour que cet homme arrivé en France à l’âge de 13 ans, mineur isolé, et qui n’a jamais pu envisager de rentrer dans son pays, au point de « préférer » la prison, au  point de nier son identité et d’en perdre la raison, se retrouve dans un  pays dont il ne parle même plus correctement la langue. Pas même le temps d’avertir ses proches en France pour qu’ils aient le temps de lui emmener quelques affaires, lui dire au-revoir… Il est parti sans rien,  à peine dix euros en poche…  Sentiment de honte, d’échec. Un coup de téléphone passé du portable prêté par un policier à l’aéroport de Toulouse : la voix est éteinte, résignée. « Je pars » Il pose des questions dont il donne lui-même les réponses : « Et si je refuse d’embarquer ? Ils vont me remettre en prison. Non, je ne vais pas faire ça, je ne veux pas poser de problèmes… ». Il pose des questions dont il n’a pas la réponse : « Qu’est-ce que je vais faire là-bas ? ». Il pense à ceux qu’il laisse : « embrasse tous les amis. »

13 ans, à peine, Réussir ou mourir

L'histoire de Karim commence comme dans un film : un groupe de jeunes, tous rêvent du mythe européen, clichés et idées reçues. L'un rêve d'épouser une française belle comme une actrice de cinéma ; l'autre veut trouver du travail ; un troisième pense faire de l'argent facile "là-bas, tout le monde prend de la coke, on va faire plein de business... ; un quatrième s'interroge, lui, ce qu'il veut, c'est gagner suffisament pour ouvrir un restaurant au bled... Karim, le plus jeune, treize ans à peine, veut juste partir... Une déchirure car son départ va le séparer de sa mère, mais il ne voit pas d'autre solution. D'ailleurs, il a déjà tenté la harga, six mois plus tôt, sans succès, mais avec quatre mois de prison en prime... Il n'en est que plus déterminé. Cette fois, la traversée se passe bien... Mais le mythe et la réalité sont deux choses différentes : exploité à l'âge où la plupart des enfants vont au collège, jamais repéré par l'aide sociale à l'enfance, sans aucune famille et parlant à peine le français, il se retrouve cinq ans plus tard, jeune adulte à la rue, découvrant que sans papiers, on n'est personne. Expulsé en 1997, il ne baisse pas les bras pour autant et tente une troisième traversée quelques semaines plus tard. Un bateau volé à un riche retraité avec sept autres candidats à la "harga" et la complicité passive des douaniers, huit jours dans la tempête avec un moteur en panne, des vedettes de police... Réussir ou mourir... C'est à la nage qu'il finira par s'échouer sur les côtes européennes.

18 ans de clandestinité

 

Son histoire, singulière, extrême dans la mesure où il résidait en France depuis 18 ans, partageant sa vie entre les squats, les prisons, et les centres de rétention, est emblêmatique de l'impasse dans laquelle se retrouvent les harragas. Ni régularisable, ni expulsable, en l'absence de documents d'identité et d'un pays acceptant de le reconnaître, Il rentrait (en prison), il sortait... Il rentrait, il sortait... Sans que cela règle sa situation. A chaque fois, il disposait d'une semaine, à peine, pour quitter la France, et l'espace Schengen : mission impossible pour quelqu'un qui n'a pas de passeport, pas un euro en poche, qui ne bénéficie d'aucune aide au retour compte tenu de l'interdiction de territoire dont il fait l'objet et qui, surtout, conserve de son pays d'origine l'angoisse de retrouver les fantômes de son passé, des fantômes auxquels il voulait échapper et qui n'ont jamais cessé de hanter sa tête. Père d'un enfant en France, qu'il n'a pu reconnaître et dont il n'a plus aucune nouvelle depuis 2 ans, il désespère de revoir un jour son fils. Sa femme l'avait prévenu : "Si tu entres une fois de plus en prison, c'est fini !" Cette fois, c'est bien fini puisque la France a réussi à obtenir un laissez-passer consulaire : le voilà de retour de l'autre côté de la Méditerranée.

 

Arrêté plus d’une douzaine de fois en dix ans, il a cumulé, au seul motif de son séjour irrégulier, 49 mois de prison (sans compter les temps de rétention estimés à 4 mois). Si l’on additionnait les interdictions de territoire français (ITF), on obtiendrait 31 ans… Qu'a t-il fait pour mériter cela ? Une erreur de jeunesse lui a valu, en 2000, une première condamnation assortie d'une interdiction de territoire. Certes, il a commis des actes répréhensibles, une petite délinquance liée à la précarité, à l'absence de repères, à une certaine crédulité aussi, aux patrons qui ne paient pas, au besoin d'oublier à travers la fumée d'un joint, mais dès lors qu'on a une ITF, il suffit de respirer l'air de la nature pour se retrouver au pénal. Ses dernières condamnations sont édifiantes : novembre 2007 à Grasse, 10 mois de prison ferme et 3 ans d'interdiction de territoire pour séjour irrégulier ; août 2008 à Bordeaux, 5 mois de prison ferme pour séjour irrégulier ; 19 mai 2009 à Bordeaux, au tribunal correctionnel de Bordeaux, un juge se demande enfin pourquoi un homme « préfère » passer plusieurs années en prison plutôt que de rentrer dans son pays. Une expertise psychiatrique est ordonnée. C'était, a priori, une bonne chose pour un homme dont la détresse et la souffrance psychologique s'aggravaient au fil des condamnations, un jugement qui ouvrait une brèche d'espoir, mais l'expert, en 30 minutes d'entretien à la maison d'arrêt, a balayé les prédédents avis médicaux. Fi, aussi, des multiples tentatives de suicide considérées comme de simples moyens d'attirer l'attention... Au point de risquer d'en mourir ! Le jugement se soldera par la confirmation des 3 mois de prison auxquels s'ajoute une nouvelle interdiction de territoire "Peut-être que Monsieur Bahri finira par comprendre que sa présence en France est indésirable !".  Après tout, il n'avait qu'à rester chez lui, diront certains, les mêmes, parfois, dont les enfants partent au Canada, aux Etats-Unis ou en Australie en quête d'un meilleur salaire, d'une plus grande reconnaissance... A chacun son rêve!

Il  n'en pouvait plus de taire son nom

Karim voulait lever le mystère sur son histoire et sur son identité réelle. Il voulait aussi mettre en garde les jeunes qui, comme lui vingt ans plus tôt, sont tentés par la harga. C'est le pourquoi de son récit autobiographique. En acceptant de se livrer, il nous en apprend beaucoup : sur lui, sur une Europe sécuritaire et en panne de solution, sur nous-mêmes. Son histoire ne verse ni dans le sensationnalisme, ni dans le misérabilisme, mais elle nous plonge dans l’univers opaque de la clandestinité, où tout le monde se méfie de tout le monde et où rode le spectre de la délinquance. Elle nous entraîne au bled, sur un bateau à la dérive, dans des hébergements de fortune, dans la rue, dans les bars où traînent loubards et patrons en mal de main d’œuvre, dans les commissariats, les tribunaux, les prisons, les centres de rétention, parfois chez des gens dotés d’une réelle humanité… Aride comme un désert brûlé, son parcours nous entraîne dans les méandres conscients et inconscients de ces hommes privés d’existence en Europe mais pour qui tout retour forcé au pays est inenvisageable, battant en brèche les préjugés simplistes et les idées reçues, démontant page après page, le mythe européen. Et comme il le disait si justement à propos de « ceux qui viennent frimer au bled avec leur Mercedes et leurs quatre chaînes en or autour du cou : moi, j’espère bien que je ne deviendrai pas comme eux. Ils font croire que c’est de l’or mais en vérité, c’est du plaqué-or ! » 

Deux ans de travail

L'écriture de ce livre a demandé deux ans de travail : l’enfant qui avait bravé la mort et qui voulait que sa mère soit fière de lui était devenu un adulte déchiré, épuisé par des années d’errance et de non-existence. Il faut du temps, retrouver les repères, recoller les morceaux, donner de la cohérence à une succession d'événements et accepter, parfois, qu'il n'y en ait pas : c'est complexe un être humain, chaotique quand les événements décident à sa place... Il a fallu aussi jongler avec les peines de prison, la rétention, et maintenant l'expulsion.

L'expulsion. Et après ?

Que deviennent les migrants lorsqu’ils sont expulsés ? Va-t-il rester ou faire une quatrième harga* ? Il en rêvait tant de la France !  Et les fantômes de son passé, ceux qui avaient justifié son départ et les  années de souffrance qui ont suivi, ont-ils disparu ? Soyons optimiste. Imaginons déjà un deuxième volume à son histoire.

 

Aujourd’hui, je ne sais plus. Un  sentiment de tristesse m’envahit. Aurait-il fallu qu’il parvienne à se suicider pour qu’on s’intéresse à lui ? Des faits dont il a été victime en prison n’ont jamais été jugés. Toujours coupable, jamais reconnu en tant que victime, image dérangeante, il était condamné  à disparaitre du paysage français. Il ne s’est jamais intégré, diront certains, mais notre société a-t-elle un jour fait quelque chose pour l’intégrer, lui donner une chance, ne serait-ce qu’une seule fois ? Et que sait-on des autres qui sont dans son cas, dehors ou en prison, solitaires, invisibles… Le cas de Karim est loin d’être unique. On ne fuit pas que la guerre ou la misère, les trois quart de la planète auraient déjà migré. Il y a autre chose, une faille qui relève de l’intime, infiniment complexe, et dans laquelle certains parcours qui défient l’entendement puisent leur origine. Cet aspect insaisissable, qui fait de nous des êtres humains, il nous faut bien l’admettre

En Algérie, la moitié des Algériens seraient tentés par la harga

Karim est un harraga, en arabe maghrébin, ceux qui brûlent les frontières, leurs papiers quand ils en ont, mais aussi leur passé... S'il concerne l'ensemble du Maghreb, le phénomène des harraga est très médiatisé en Algérie où, selon un sondage du journal Liberté (édition du 3 décembre 2008) " la moitié des Algériens est tentée par la harga" et 43,8% des personnes sondées connaissent plusieurs personnes dans leur entourage immédiat (famille, amis, voisins) qui ont quitté le pays grâce aux réseaux clandestins. La harga n'intéresse plus seulement les sociologues, elle interpelle tout un peuple et, de plus en plus, les pouvoirs publics : qu'est-ce qui pousse ces jeunes à fuir leur pays, au risque de se retrouver en prison (au Maghreb, la sortie illégale du territoire est un délit) ou dans un cercueil ? Une question dont la réponse ne peut se résumer à la "misère du monde". Ce ne sont d'ailleurs pas les plus pauvres qui partent : partir coûte cher, de plus en plus compte tenu des risques induits par les dispositifs de protection dont s'est dotée l'Europe "forteresse", mais le rêve n'a pas de prix : "2 000 € pour traverser la Méditerrannée au départ de la Lybie sur un bateau transportant près de 300 personnes témoignait un jeune Tunisien, plus du double pour ceux qui viennent d'Afrique sub-saharienne... Tout ça pour être arraisonnés sur les côtes italiennes, comme si la police nous attendait, et placés en rétention. C'est pour ça qu'on jette nos passeports, s'ils ne savent pas qui on est,d'où on vient, ils sont bien obligés de nous relâcher." Oui, mais après ? Après ? Certains repartent au bout de quelques mois, déçus, mais encore suffisamment forts pour rentrer et crier haut et fort : "Je l'ai fait." car la harga est aussi une forme d'émancipation, un défi pour des jeunes qui ont, avant tout, besoin de se sentir exister. Pour d'autres, le retour au bled est inenvisageable. Trop de honte : "les gens se moquent de toi, tu vis caché et tu ne pense qu'à une chose, repartir !". Et plus le temps passe, plus le retour est inenvisageable. Ceux qui n'arrivent pas à régulariser leur situation deviennent autant de destins brisés.

Ecrire un commentaire